lundi 22 mai 2017

Thee Oh Sees, samedi 13 mai, épicerie moderne, Feyzin (Lyon)




Thee Oh Sees, samedi 13 mai, épicerie moderne, Feyzin (Lyon)



C’est un genre étrange à la fin que le Garage Rock. Père démissionnaire du rock psychédélique,  n’ayant jamais totalement accepté l’extrapolation des parties instrumentales et les logorrhées peace & love de son rejeton(pour papa Garage, trois lignes, c’était déjà trop parler, il se sentait déjà pris de haut), le style, un temps disparu puis remis à l’honneur pour l’éternité par l’assemblage du double LP compilation Nuggets en 1972 (par Lenny Kaye, guitariste du Patti Smith Group), semble ne jamais s’être aussi bien porté qu’aujourd’hui, surtout le garage sixties, sa version canal historique qui depuis quelques années assume de plus en plus son statut de géniteur du rock psyché.



Sans faire partie une seconde d’un quelconque mouvement de revivalisme ou de toute forme de purisme à l’égard d’un genre ou d’une décennie, Thee Oh Sees se retrouve, par la nature de sa musique et par la voix et la personnalité de son leader John Dwyer, en première ligne de ce garage 60’s nouvelle facture qui donne parfois lieu à des productions mémorables. On peut le dire aujourd’hui, il y a probablement eu plus de grandes chansons garage écrites depuis les 60’s que à l’intérieur des 60’s, même si le jeu reste de les débusquer, aucun réel équivalent moderne (incluant les années 2000-2010 s’entend) des Nuggets n’ayant encore été sorti.

Il y avait certes une joie enfantine et malicieuse à plonger sa main au hasard dans le paquet tapageur des Nuggets bouillants et huileux, en ressortant tantôt une chanson qui vous sautait amoureusement à la gorge en braillant à plein poumons (« The Witch », « You’re Gonna Miss Me », etc...), tantôt une drôle de créature mal embouchée qui se débattait dans vos doigts en criant « Why Pick On Me ? », ce qui avait le don de rendre la pêche encore plus drôle. Mais avec Thee Oh Sees, c’est une autre affaire. Sans totalement délaisser le format par excellence du style, le 45-tours 7 pouces, le groupe San Franciscain s’écoute avant tout sur album, et dans une discographie déjà énorme et qui s’agrandit chaque trimestre, il n’y a pratiquement rien à jeter, tous les albums s’écoutent d’une traite et en entier sans le moindre début de lassitude.

Drop figure en bonne place (peut-être la meilleure) dans Rock Psychédélique – Un voyage en 150 albums, il est le 150ème, celui qui ferme la marche dans un grand boucan vrombissant et grésillant, rejeton le plus récent d’une histoire qui débute en 1966. Depuis, Thee Oh Sees ont sorti trois autres albums : Mutilator Defeated At Last, A Weird Exits, et son « album-jumeau » composé de outtakes à peine inférieures, An Odd Entrances.



On en attendait donc pas mal de la formation, qui a récemment changé un de ses deux batteurs, et qui est toujours précédé d’une réputation de groupe survolté brûleur de planche, de celles des groupes de scène inamovibles du rock, AC/DC, The Who, Black Flag en leur temps. C’était une aubaine de les voir passer à l’Épicerie Moderne, salle de la banlieue lyonnaise dont on ne saurait dire assez de bien, tant son exigence au niveau qualité du son et respect du public devrait servir de modèle à toutes les autres salles moyennes à grandes.

Thee Oh Sees s’est révélé en tout point à la hauteur de ce qui prend chaque jour un peu plus les atours d’un petit mythe, attaquant d’emblée le set par des titres de A Weird Exists exécutés de la seule manière possible (pied au plancher), dont le brutal mais jouissif « Dead Man’s Gun », puis assénant des titres deAn Odd Entrances et de Mutilator en faisant pétarader les amplis. L’énergie est plus punk que psyché, la musique de Dwyer n’étant pas de celle qui vous feront parader entre Orion et Antarès sur un tapis de claviers planants (encore que, « Sticky Hulks », parfois jouée mais pas ce soir-là...), mais le rendu final est incontestablement plus psychoactif pour les sens que 80% des groupes étiquetés « psyché » dans les festivals du même nom. Thee Oh Sees arrive à ne pas perdre totalement ce côté texturé et sensoriel, qui les fit basculer clairement du côté psyché depuis trois ou quatre albums, tout en continuant à réserver de beaux moments d’adrénaline, incessants mais jamais lassants, grâce à la solide charpente de ces morceaux riffus, teigneux, toujours frontaux.

Comme un parfum acide de Nirvana dans la fosse, dans la ferveur du public plus que dans la musique ou l’esthétique, bien sûr. Le public s’ébroue de bonheur, les slams fleurissent comme l’ail des ours en amont du Rhône, c’est le printemps. Ce n’est pas aussi souvent que l’on voit un assemblage aussi hétéroclite de gens prendre leur pied de façon aussi massive, des jeunes aux moins jeunes, des branchés aux curieux, des rockers pur jus à ceux goûtant des choses plus expérimentales.



Très original, le jeu de scène du groupe repose à la fois sur la présence des deux batteurs (qui jouent exactement la même chose 95% du temps, pour un effet de boost qui se justifie pleinement) et sur la singularité de John Dwyer. Avec sa guitare portée très haut, sa voix de crécelle toujours prête à en découdre, son attirail d’effets aquatiques et ses gimmicks de punk exalté, Dwyer est instantanément reconnaissable, et son style, qui fait toute la personnalité du groupe, les rapproche de la notion de cartoon pour adultes qui résume si bien certains des meilleurs groupes de psyché 60’s. Du cartoon, on a bien la voix, la gestuelle, la frénésie des formes sonores, mais aussi le côté inépuisable de l’action. Tel le Coyote, John Dwyer n’est jamais fatigué, et sa hargne sur ressort mettrait K.O. le plus rompu au pogo des publics punk. Et pourtant, la confusion des sens règne bel et bien, les sons se tordant en pointe, en filaments, en gerbes, et la musique parvient à soulever sans dévier de son métronome ardent. On a parlé de krautrock, sans être abusif, le terme ne doit pas cacher que les rythme de type motorik beat existaient bien dans le garage rock dès 1965, sous forme de « rave-up » ou non, et que Klaus Dinger ne pouvait pas l’ignorer... Thee Oh Sees se rapproche le plus d’une stature éventuelle d’héritiers des Stooges et d’Hawkwind, avec tout de même un soupçon de danger en moins, bien normal quand on joue dans un circuit de salles tout publics en 2017.

Pas de rappel ni de temps mort pour Thee Oh Sees. Le public repart en navettes affrétées pour l’occasion trempé d’une des premières suées de chaleur (humaine) de l’année. Ce soir le quatuor a plus que mérité son titre que meilleur groupe psyché « mainstream » (au niveau de l’exposition médiatique s’entend) actuel. Et sans doute sa place sur le podium des meilleurs groupes de scène du genre en ce moment, toutes catégories confondues.









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