samedi 20 avril 2019

King Gizzard & Mild High Club, Transbordeur, 2 mars 2018



Mild High Club.

L’association n’allait pas de soi : faire jouer Mild High Club, quatuor dont le leader Alex Brettin avait enregistré tout un album avec King Gizzard en 2017, juste avant les désormais stars Australiennes. Bien que leur collaboration ait donné lieu à Sketches of Brunswick East, l’un des albums les plus appréciés de King Gizzard, Mild High Club joue très nettement dans une cour plus apaisée et berçante, et surtout, pratiquement pas rock.

Le public semble unanimement s’amuser des volutes pastel du groupe, tout en les entendant de loin, comme un peu insignifiantes. Je suis pour ma part totalement sous le charme de cette pop jazzy gorgée d’harmonies louvoyantes et étranges, hantée par un chant lunaire et sous influence probablement herbacée. J’y entends beaucoup de réminiscences de musique brésilienne, de bossa mais aussi de pop psyché auriverde du genre Kassin ou Dmingus. J’ai du répéter cinq fois à mon voisin – sans rencontrer d’écho – qu’ils avaient, en ça, le mérite de battre le pavillon de l’hémisphère sud musical à une époque où la sensibilité bossa nova et jazz a disparu des radars pop. Mais en France on aime dire qu’une musique est d’ascenseur dès qu’elle semble un tant soit peu s’y prêter, ce qui n’empêche pas d’aimer quand l’ascenseur fait boite de nuit et troque l’ambiance cocktail pour le vulgaire. Bref, il faut saluer le courage de ce groupe de ne dénaturer en rien son style neurasthénico-sensuel, entre Pinback et Mac Demarco (en plus original), même sur une grosse scène. Et saluer celui de King Gizzard de s’acoquiner avec eux, quand bien même leur public, comme j’allais le découvrir, est essentiellement venu pour perdre des calories et céder à une hystérie rock désormais devenue un peu rare.




King Gizzard & The Lizzard Wizard

Avant d’en venir à la description du concert à proprement parler, quelques mots du phénomène King Gizzard, que d’aucuns auront cherché en vain dans mon livre (finalisé début 2015, ils auraient pu y figurer, mais n’avaient alors pas sorti d’album qui m’ait suffisamment convaincu). King Gizzard est un groupe qui m’a toujours posé problème, d’une façon similaire à Tame Impala. Je me suis toujours méfié des groupes qui font consensus, idée que je trouve antinomique avec le Rock. Qu’il soit dur ou alternant le mou et le power-rock rageur et télescopique comme ici, le consensus ne me plaît pas, il suscite ma méfiance, comme une histoire sans histoires, une scène trop californienne pour être vraie, une sitcom sans indispensable quotient de bûches pensantes et de mauvais rêves fabuleux. Mais il faut bien en parler, parce que ce consensus là a au moins ceci de bon : on peut encore être nombreux à être d’accord sur un groupe en 2019 (2018, là, en l’occurrence) pour de vraies raisons musicales, sans qu’il s’agisse d’un gros tube pop à la mode ni d’un 8645ème comeback amoureusement (beurk) mitonné par papy. Quand King Gizzard est arrivé en ville de son Australie natale l’an passé, donc, j’y croisais beaucoup de têtes connues, tous aux goûts différents, et un pote fan de Djent et de hard 70’s classique me fit remarquer qu’aucun autre groupe n’aurait pu rassembler de telles sensibilités, y compris les têtes de lard comme mézigue qui fuient les grandes salles et les affiches type festival. 



C’était le hold-up de 2017 : 5 albums très bons sortis dans l’année, une présence médiatique insistante, et un nom qui commence à s’imposer comme le successeur de Tame Impala au rang de groupe psyché le plus populaire, volant ainsi la vedette aux Thee Oh Sees (injustement, à mon avis de chieur certifié). C’est suspect, ça, ça sent l’esbroufe… Et en plus, ils sont jeunes ! Impardonnable en 2018. Trêve de roublardises, ce n’est pas tout à fait pour ça que je préfère Thee Oh Sees, c’est aussi un peu parce que le coup des deux batteurs est juste divinement réussi et justifié chez les californiens, au moins autant que superfétatoire et mécanique chez King Gizzard. Et musicalement, y’a pas photo, c’est chez la bande à John Dwyer que les australiens ont été chercher leur énergie roborative, pas du côté des influences de leurs compatriotes Tame Impala. Peut-être à cause de leurs inspirations, définitivement du côté britannique de la force, là où le groupe de Kevin Parker manifeste un plus grand appétit pour le lustre et la brillance des productions ricaines des 70’s. King Gizzard, eux, vont puiser dans l’autre grande mamelle du rock de cette inépuisable décennie : le rock prog, tendance épique voire héroïque, dompté par cette musique tellurique et labyrinthique, toute en grappe de sons têtus, agglomérats d’orgue et de guitare que l’on a bien retrouvé ce soir là sur la scène du Transbo. Le grand mérite de King Giz’ reste d’avoir amené le très grand public à une musique assez violente et prog sur les bords, et pour le coup vraiment psychédélique, à une époque où seule la mièvrerie mélodique semble payer.




Sur scène, le septette a de l’énergie à revendre, et sa mécanique est parfaitement huilée. Peut-être trop. Mêmes les chœurs troubles et grelottants sonnent un peu trop en place, vis à vis de l’énergie clairement hard rock de l’ensemble (et le public n’attend que ça, du hard rock ! même si beaucoup n’osent se l’avouer.). Les titres de leur album Flying Microtonal Banana (peut-être le plus apprécié) sont ceux qui recueillent le plus de hurlements approbateurs et de bras levés du public, qui braille même à tue-tête le gimmick de « Rattlesnake » dès l’ouverture du set. Tout le monde saute et pousse, sauf ceux qui sont là pour écouter, qui souffrent conséquemment de l’attitude d’un public qui n’a pas l’habitude des concerts punk ou métal, et qui croit « pogoter » alors qu’ils ne font, essentiellement, que parodier une mêlée ratée de Rugby. Pour ma part, je vais me percher sur les gradins dès la quatrième chanson, afin d’apprécier un minimum la musique délivrée par le groupe.

Les titres s’enchaînent sans quasiment aucun temps mort. Les longs rubans de riffs de Nonagon Infinity et de ses nombreuses variations succèdent aux ambiances plus étranges et orientalisantes de Polygondwanaland, tandis que les quelques tubes comme « Gamma Knife » rapprochent un peu plus le groupe d’une certaine culture métal, bien plus que du genre progressif. 



La guitare « microtonale » modifiée de Stu McKenzie, aux frettes supplémentaires rajoutées sur le manche pour obtenir des quarts de tons, et selon lui-même, des « notes secrètes », est tout simplement divine, sorte d’engin charmeur de serpent destiné à l’hydre aux cent têtes que de représentent les premiers rangs de la fosse, que je regarde désormais continuer de s’ébattre furieusement de loin. Les gens juchés sur les gradins eux aussi dansent et s’en donnent à cœur joie : pas de doute, King Gizzard est un groupe adulé ! Je remarque pour ma part que les morceaux les plus planants, mélancoliques, laissent la place à une certaine fadeur, voire à une certaine prévisibilité. Mais cela peut-être vu comme une respiration avant la reprise des tourbillons de claviers et riffs de guitares, striés de solos gorgés d’effets, le tout accompagné par des projections vidéo psychédéliques. Fini le temps des jeux d’eaux et de peinture sur vidéo-projecteur, il s’agit de peintures mouvantes abstraites et numériques, à la façon de presets Winamp. Ça n’a guère de charme, mais on comprend que cela distrait l’attention de ce qui se passe sur scène, car oui, le groupe reste très statique, concentré sur sa musique. Stu McKenzie à le mérite de refuser de se mettre en avant comme le chanteur-star, il est totalement impliqué dans son jeu et n’accapare aucunement l’attention. Au final un des tout meilleurs concerts psyché de la saison 2017-2018, bien que Thee Oh Sees reste largement indétrônable.


 

lundi 26 février 2018

KING GIZZARD - 3 dates en France


Le groupe australien King Gizzard, qui semble avoir définitivement pris le trône de groupe psyché le plus populaire du monde laissé vacant par leurs compatriotes Tame Impala (occupés à aborder d'autres styles), passera par la France au milieu de sa tournée Européenne le Week-End prochain !

Il s'agit sans doute, de tous les groupes estampillés psyché qui marchent en ce moment, de mon préféré avec Thee Oh Sees. Reste à voir s'ils arriveront à faire aussi bien que ces derniers sur scène, la barre est haute.

01 Mars - Paris, Bataclan
02 Mars - Lyon, Transbordeur
03 Mars - Lille, Aeronef

Leur dernier album (avant le prochain), Gumboot Soup :











samedi 10 février 2018

Bear Bones, Lay Low, samedi 3 février, quelque part à Lyon







Il est plus de quatre heures du matin quand Bear Bones, Lay Low commence, d’abord tout en douceur, le stupéfiant crescendo qui sera son set live, dans ce lieu peu éclairé et où la fumée a déjà gommé contours et angles saillants. Ayant déjà vu l’artiste se produire dans un autre lieu secret de Lyon, au nom d’archipel, il y a quelques mois de ça, je savais qu’il fallait s’attendre à de spectaculaires variations d’intensités, et ce sans rupture véritable. En fait, Bear Bones, Lay Low s’arme de la puissance de feu à la fois patiente et paroxystique d’un set de techno la plus organique possible pour tisser une trame dont le grain sonore est tout le contraire d’un set de « musique de club » : ici, pas de séparation bien propre des aigus, medium et basses, tout concourt à la transe dans une fête qui fusionne boucles hypnotiques et parfois saccadés et ondulations revêches des sons de claviers, plus proche du brouhaha grisant du space rock que de ce qu’on imagine derrière l’expression « son de clavier ».


Dans l’underground, toute fusion de matière est permise et bienvenue, et le golem qui en résulte est parfois plus souple et naturel que le spectre du « vrai » rock psyché, perpétuellement ranimé à coup de sempiternelles guitares et de voix hirsutes. Chez Bear Bones, Lay Low, les coutures du corps du Frankenstein sont invisibles, et sa couleur moisie semble absolument invisible dans le mouvement de la danse qu’entraîne la musique. Sans forcément parler d’une absolue nouveauté, on sera bien en peine de déceler des influences dans la musique de Ernesto González, seul membre du projet Bear Bones Lay Low, et ancien claviériste et percussionniste du groupe de psyché Sylvester Anfang II, dont le nom résumait déjà une partie du programme brumeux et caverneux : une secte entre Amon Duul II pour la musique et le black metal pour l’imagerie.


Sans son ex-groupe, Ernesto construit des sets de longue montée d’intensité ininterrompus, les rythmes tribaux s’agrippant à la durée comme des plantes grimpantes, et les multiples samples à l’origine imperceptible (films ? instruments traditionnels ? fields recordings ?) s’offrant aux oreilles persistantes telles des grappes de gui. Le résultat conduit beaucoup de corps présents à s’agglutiner autour du monticule de machines d’Ernesto, et à former un cordon de rave party format réduit, ondulant au gré de très longues divagations cosmiques qui complètent cette trop dédaignée lignée des artistes psychédéliques ouverts sur la danse : Neu, Harmonia, AR & Machines, Can, Rovo, Caribou, Gong, King Gizzard, et bien sûr les pionniers de San Francisco, qui n’envisageaient pas de faire décoller leur public sans le faire remuer.


Si certains rares groupes ont réussi à cumuler cette aspiration vieille d’un demi-siècle avec l’usage de rythmes électroniques « purs », directement inspirés des dancefloors modernes (on pense à Gang Gang Dance, qui avaient jadis joué pour les mêmes organisateurs que ce soir), peu ont réussi à donner un air aussi évident et surtout irrésistible au mélange entre musique psychédélique et techno, car de techno il s’agit bien ici.


Depuis les perturbantes heures de la scène de Vancouver (Skinny Puppy, Download, Hilt, Tear Garden... Melodic Energy Commission), voire depuis l’émulsion pré-Do It Yourself des villes industrielles du nord de l’Angleterre (avec Cabaret Voltaire et Throbbing Gristle), l’idée d’un psychédélisme « crade » et les instruments électroniques s’attiraient dans un rougeoiement permanent.  Désormais, beaucoup de ces tentatives alchimiques seront jugées à l’aune de Bear Bones, Lay Low, du moins sur scène... On attend avidement un album n’ayant pas peur de déployer la même ferveur païenne, quitte à ce que ce soit sur une seule piste.





lundi 22 mai 2017

Thee Oh Sees, samedi 13 mai, épicerie moderne, Feyzin (Lyon)




Thee Oh Sees, samedi 13 mai, épicerie moderne, Feyzin (Lyon)



C’est un genre étrange à la fin que le Garage Rock. Père démissionnaire du rock psychédélique,  n’ayant jamais totalement accepté l’extrapolation des parties instrumentales et les logorrhées peace & love de son rejeton(pour papa Garage, trois lignes, c’était déjà trop parler, il se sentait déjà pris de haut), le style, un temps disparu puis remis à l’honneur pour l’éternité par l’assemblage du double LP compilation Nuggets en 1972 (par Lenny Kaye, guitariste du Patti Smith Group), semble ne jamais s’être aussi bien porté qu’aujourd’hui, surtout le garage sixties, sa version canal historique qui depuis quelques années assume de plus en plus son statut de géniteur du rock psyché.



Sans faire partie une seconde d’un quelconque mouvement de revivalisme ou de toute forme de purisme à l’égard d’un genre ou d’une décennie, Thee Oh Sees se retrouve, par la nature de sa musique et par la voix et la personnalité de son leader John Dwyer, en première ligne de ce garage 60’s nouvelle facture qui donne parfois lieu à des productions mémorables. On peut le dire aujourd’hui, il y a probablement eu plus de grandes chansons garage écrites depuis les 60’s que à l’intérieur des 60’s, même si le jeu reste de les débusquer, aucun réel équivalent moderne (incluant les années 2000-2010 s’entend) des Nuggets n’ayant encore été sorti.

Il y avait certes une joie enfantine et malicieuse à plonger sa main au hasard dans le paquet tapageur des Nuggets bouillants et huileux, en ressortant tantôt une chanson qui vous sautait amoureusement à la gorge en braillant à plein poumons (« The Witch », « You’re Gonna Miss Me », etc...), tantôt une drôle de créature mal embouchée qui se débattait dans vos doigts en criant « Why Pick On Me ? », ce qui avait le don de rendre la pêche encore plus drôle. Mais avec Thee Oh Sees, c’est une autre affaire. Sans totalement délaisser le format par excellence du style, le 45-tours 7 pouces, le groupe San Franciscain s’écoute avant tout sur album, et dans une discographie déjà énorme et qui s’agrandit chaque trimestre, il n’y a pratiquement rien à jeter, tous les albums s’écoutent d’une traite et en entier sans le moindre début de lassitude.

Drop figure en bonne place (peut-être la meilleure) dans Rock Psychédélique – Un voyage en 150 albums, il est le 150ème, celui qui ferme la marche dans un grand boucan vrombissant et grésillant, rejeton le plus récent d’une histoire qui débute en 1966. Depuis, Thee Oh Sees ont sorti trois autres albums : Mutilator Defeated At Last, A Weird Exits, et son « album-jumeau » composé de outtakes à peine inférieures, An Odd Entrances.



On en attendait donc pas mal de la formation, qui a récemment changé un de ses deux batteurs, et qui est toujours précédé d’une réputation de groupe survolté brûleur de planche, de celles des groupes de scène inamovibles du rock, AC/DC, The Who, Black Flag en leur temps. C’était une aubaine de les voir passer à l’Épicerie Moderne, salle de la banlieue lyonnaise dont on ne saurait dire assez de bien, tant son exigence au niveau qualité du son et respect du public devrait servir de modèle à toutes les autres salles moyennes à grandes.

Thee Oh Sees s’est révélé en tout point à la hauteur de ce qui prend chaque jour un peu plus les atours d’un petit mythe, attaquant d’emblée le set par des titres de A Weird Exists exécutés de la seule manière possible (pied au plancher), dont le brutal mais jouissif « Dead Man’s Gun », puis assénant des titres deAn Odd Entrances et de Mutilator en faisant pétarader les amplis. L’énergie est plus punk que psyché, la musique de Dwyer n’étant pas de celle qui vous feront parader entre Orion et Antarès sur un tapis de claviers planants (encore que, « Sticky Hulks », parfois jouée mais pas ce soir-là...), mais le rendu final est incontestablement plus psychoactif pour les sens que 80% des groupes étiquetés « psyché » dans les festivals du même nom. Thee Oh Sees arrive à ne pas perdre totalement ce côté texturé et sensoriel, qui les fit basculer clairement du côté psyché depuis trois ou quatre albums, tout en continuant à réserver de beaux moments d’adrénaline, incessants mais jamais lassants, grâce à la solide charpente de ces morceaux riffus, teigneux, toujours frontaux.

Comme un parfum acide de Nirvana dans la fosse, dans la ferveur du public plus que dans la musique ou l’esthétique, bien sûr. Le public s’ébroue de bonheur, les slams fleurissent comme l’ail des ours en amont du Rhône, c’est le printemps. Ce n’est pas aussi souvent que l’on voit un assemblage aussi hétéroclite de gens prendre leur pied de façon aussi massive, des jeunes aux moins jeunes, des branchés aux curieux, des rockers pur jus à ceux goûtant des choses plus expérimentales.



Très original, le jeu de scène du groupe repose à la fois sur la présence des deux batteurs (qui jouent exactement la même chose 95% du temps, pour un effet de boost qui se justifie pleinement) et sur la singularité de John Dwyer. Avec sa guitare portée très haut, sa voix de crécelle toujours prête à en découdre, son attirail d’effets aquatiques et ses gimmicks de punk exalté, Dwyer est instantanément reconnaissable, et son style, qui fait toute la personnalité du groupe, les rapproche de la notion de cartoon pour adultes qui résume si bien certains des meilleurs groupes de psyché 60’s. Du cartoon, on a bien la voix, la gestuelle, la frénésie des formes sonores, mais aussi le côté inépuisable de l’action. Tel le Coyote, John Dwyer n’est jamais fatigué, et sa hargne sur ressort mettrait K.O. le plus rompu au pogo des publics punk. Et pourtant, la confusion des sens règne bel et bien, les sons se tordant en pointe, en filaments, en gerbes, et la musique parvient à soulever sans dévier de son métronome ardent. On a parlé de krautrock, sans être abusif, le terme ne doit pas cacher que les rythme de type motorik beat existaient bien dans le garage rock dès 1965, sous forme de « rave-up » ou non, et que Klaus Dinger ne pouvait pas l’ignorer... Thee Oh Sees se rapproche le plus d’une stature éventuelle d’héritiers des Stooges et d’Hawkwind, avec tout de même un soupçon de danger en moins, bien normal quand on joue dans un circuit de salles tout publics en 2017.

Pas de rappel ni de temps mort pour Thee Oh Sees. Le public repart en navettes affrétées pour l’occasion trempé d’une des premières suées de chaleur (humaine) de l’année. Ce soir le quatuor a plus que mérité son titre que meilleur groupe psyché « mainstream » (au niveau de l’exposition médiatique s’entend) actuel. Et sans doute sa place sur le podium des meilleurs groupes de scène du genre en ce moment, toutes catégories confondues.









lundi 27 mars 2017

TANZ MEIN HERZ


 Concert du 15 Mars 2017



Lieu : Grrrrte Chauvet HLM



                                                                      (Photo copyright Guilhem Lacroux)




Parmi les candidats à une 151ème étape du voyage psychédélique, disons, la plus contemporaine, je pense que les musiciens gravitant autour du label et collectif La Nòvia sont ceux auxquels je pense le plus souvent. Et ce n’est pas seulement à cause de leur hyperactivité… Il y a Toad, La Baracande, Sourdure, Les Maîtres Fous (peut-être les plus kosmische du lot) et bien sûr France, dont les accointances avec le Krautrock sont saillantes. Tous ne sont pas chez La Nòvia, mais tous gravitent autour de ce point de repère, et tous incorporent à des degrés divers des instruments traditionnels, le plus souvent vielle à roue ou cornemuse. Tanz Mein Herz fait partie de ces groupes satellitaires, dont l’unique mini-album sorti chez Standard In-Fi laisse augurer d’un futur LP de grande qualité.

Une perle qui m’avait valu un grand regret : celui de les avoir ratés en première partie de Sun Araw l’an passé, dans la même salle. C’est un line-up légèrement différent que je retrouve ce 15 mars. Le groupe est basé autour de la section rythmique de France et des Maîtres Fous (Tilly-Sauvage), accompagnés de Alexis Degrenier, Pierre Bujeau, Pierre-Vincent Fortunier et Guilhem Lacroux (guitariste-pivot de La Nòvia), ces deux derniers étant aussi dans Toad La Baracande. Un sextette avec cornemuse et vielle à roue, donc. Exit Ernest Bergez alias Sourdure, qui ne figure pas au line-up ce soir-là.

Le dispositif scénique de Tanz Mein Herz est consiste en général de Jérémie Sauvage et Pierre Bujeau vus de dos, tournés vers les autres musiciens, Alexis Degrenier (vielle à roue) et Guilhem Lacroux (guitare, souvent lapsteel) étant assis.

On est donc d’emblée confronté à l’austérité de l’attitude, qui force à se concentrer sur la musique. Les musiciens de se font oublier, leurs visages tournés vers... Le passé. Mais c’est une posture trompeuse, car il ne s’agit pas du passé des 60’s ou 70’s, idéalisé et désormais  hors d’atteinte pour de bon, il s’agit d’un passé infiniment plus lointain, si lointain qu’il en devient trouble et hypothétique (comme un... futur utopique), qu’il perd sa place fixe dans la temporalité pour ne plus être qu’un temps autre, un temps lointain, peu importe dans quel sens.

Et dans ce passé antédiluvien, avant les pluies, avant les coulées de boue, la fonte des glaciers immenses et les catastrophes, il y a eu une nouba de tous les diables...

Une fête dont l’écho sourd  se réverbère dans les arcanes de cette musique... Le rythme en est au départ absent, démarrant en douceur, presque imperceptiblement, dans les limbes de la perception puis zoomant progressivement... Le mouvement est comme un microscope qui examinerai un minerai souterrain, a priori ingrat et stérile, mais qui se révèlerait grouiller d’une pulsation de vie primitive et fascinante, à mesure que la lentille grossit l’image. Plutôt que de questionner l’infini, Tanz Mein Herz questionne la distance et le microscopique.









Il faut une certaine intuition pour les choses ancestrales pour sentir les vibrations de cette bacchanale des temps immémoriaux. La guitare double manche de Pierre Bugeau devient ainsi  à la fois un rappel des os démesurés ma servant d’instrument à nos homologues préhistoriques (on parle de tibias de dinosaures, un machin  colossal) et de bâton de so(u)rcier,  servant à capter les rémanences de ce qui fut.

Sous ces voûtes, dans ces flaques que nul n’est venu perturber depuis des millénaires, reste surtout le souvenir des fréquences basses, dont l’écho le plus long se propage jusqu’à nos oreilles contemporaines. Un écho sourd, comme une empreinte fossile énorme et grossière, mais portant en elle la trace d’une musique ample et assourdissante, dont on frémit d’imaginer la forme première.

On constate avec joie que la fonction primordiale de toute musique a survécu au temps : nous faire nous sentir bien, nous faire accepter les contingences de l’instant et du lieu avec grâce. Nous ressentons un peu de ce que les premiers musiciens ont ressenti, tandis qu’ils attendaient qu’au dehors veuille bien cesser la débâcle. « Spiegel Jam », dans son élan qui émane d’on ne sait quelles profondeurs, est tout de remous, épaisseur et souplesse malgré tout.

On devine la topographie du Bayreuth des âges farouches. L’air épais et frais de la grotte, les parois suintantes et déchiquetées, les gouttes qui s’échappent imperturbablement de trous invisibles dans un plafond inatteignable...  La terre tassée et sombre du sol, là où il n’est pas décoré de sculptures calcaires, traces de l’infinie patience du monde minéral. Du haut de ces 10 millions d’années de goutte à goutte, cent chauves-souris vous contemplent...

Quand la vibration enfle trop fort et devient impétueuse, les volatiles se réveillent soudain, et s’engouffrent comme un seul organisme dans un grand trou sombre du plafond de la grotte, dans un bourdonnement aigu et presque surnaturel dans la réverbération de cette cavité.

Alors les souvenirs se réactivent dans la pénombre.

La cornemuse esquisse la brume alanguie d’un volcan  après l’éruption, et les étranges fréquences oniriques produites par l’interaction des instruments semblent évoquer les contours d’une flore étrangement alanguie, luxuriante et  étrangère à nous, nichée à l’ombre d’une caldera....

Tanz Mein Herz procure tout ceci avec l’attitude froide et de ceux qui exécutent un rite, leurs dos tournés vers l’intérieur comme les statues de l’île de Pâques. Ils nous rappellent cette leçon essentielle de la meilleure musique psychédélique et de ses mystères (il n’y a pas de psychédélisme sans mystère, même un tout petit peu) : ce n’est pas parce qu’on n’a pas connu un lieu où un temps qu’il ne faut pas s’en souvenir.



~

Pour ceux qui n’étaient pas là ou que la contemplation du dos des musiciens intrigue, reste cette vidéo pour voir à quoi ils ressemblent

Il s’agit de Spiegel Jam, titre inédit sur support physique pour l’instant.


Line-up :
Jeremie Sauvage : basse
Mathieu Tilly : percussions, générateurs
Pierre Bujeau : basse, guitare double-manche
Guilhem Lacroux : guitare, lap steel
Alexis Degrenier : vielle à roue, percussions
Pierre Vincent Fortunier : cornemuse, violon



                                              (affiche d'un concert passé)