lundi 27 mars 2017

TANZ MEIN HERZ


 Concert du 15 Mars 2017



Lieu : Grrrrte Chauvet HLM



                                                                      (Photo copyright Guilhem Lacroux)




Parmi les candidats à une 151ème étape du voyage psychédélique, disons, la plus contemporaine, je pense que les musiciens gravitant autour du label et collectif La Nòvia sont ceux auxquels je pense le plus souvent. Et ce n’est pas seulement à cause de leur hyperactivité… Il y a Toad, La Baracande, Sourdure, Les Maîtres Fous (peut-être les plus kosmische du lot) et bien sûr France, dont les accointances avec le Krautrock sont saillantes. Tous ne sont pas chez La Nòvia, mais tous gravitent autour de ce point de repère, et tous incorporent à des degrés divers des instruments traditionnels, le plus souvent vielle à roue ou cornemuse. Tanz Mein Herz fait partie de ces groupes satellitaires, dont l’unique mini-album sorti chez Standard In-Fi laisse augurer d’un futur LP de grande qualité.

Une perle qui m’avait valu un grand regret : celui de les avoir ratés en première partie de Sun Araw l’an passé, dans la même salle. C’est un line-up légèrement différent que je retrouve ce 15 mars. Le groupe est basé autour de la section rythmique de France et des Maîtres Fous (Tilly-Sauvage), accompagnés de Alexis Degrenier, Pierre Bujeau, Pierre-Vincent Fortunier et Guilhem Lacroux (guitariste-pivot de La Nòvia), ces deux derniers étant aussi dans Toad La Baracande. Un sextette avec cornemuse et vielle à roue, donc. Exit Ernest Bergez alias Sourdure, qui ne figure pas au line-up ce soir-là.

Le dispositif scénique de Tanz Mein Herz est consiste en général de Jérémie Sauvage et Pierre Bujeau vus de dos, tournés vers les autres musiciens, Alexis Degrenier (vielle à roue) et Guilhem Lacroux (guitare, souvent lapsteel) étant assis.

On est donc d’emblée confronté à l’austérité de l’attitude, qui force à se concentrer sur la musique. Les musiciens de se font oublier, leurs visages tournés vers... Le passé. Mais c’est une posture trompeuse, car il ne s’agit pas du passé des 60’s ou 70’s, idéalisé et désormais  hors d’atteinte pour de bon, il s’agit d’un passé infiniment plus lointain, si lointain qu’il en devient trouble et hypothétique (comme un... futur utopique), qu’il perd sa place fixe dans la temporalité pour ne plus être qu’un temps autre, un temps lointain, peu importe dans quel sens.

Et dans ce passé antédiluvien, avant les pluies, avant les coulées de boue, la fonte des glaciers immenses et les catastrophes, il y a eu une nouba de tous les diables...

Une fête dont l’écho sourd  se réverbère dans les arcanes de cette musique... Le rythme en est au départ absent, démarrant en douceur, presque imperceptiblement, dans les limbes de la perception puis zoomant progressivement... Le mouvement est comme un microscope qui examinerai un minerai souterrain, a priori ingrat et stérile, mais qui se révèlerait grouiller d’une pulsation de vie primitive et fascinante, à mesure que la lentille grossit l’image. Plutôt que de questionner l’infini, Tanz Mein Herz questionne la distance et le microscopique.









Il faut une certaine intuition pour les choses ancestrales pour sentir les vibrations de cette bacchanale des temps immémoriaux. La guitare double manche de Pierre Bugeau devient ainsi  à la fois un rappel des os démesurés ma servant d’instrument à nos homologues préhistoriques (on parle de tibias de dinosaures, un machin  colossal) et de bâton de so(u)rcier,  servant à capter les rémanences de ce qui fut.

Sous ces voûtes, dans ces flaques que nul n’est venu perturber depuis des millénaires, reste surtout le souvenir des fréquences basses, dont l’écho le plus long se propage jusqu’à nos oreilles contemporaines. Un écho sourd, comme une empreinte fossile énorme et grossière, mais portant en elle la trace d’une musique ample et assourdissante, dont on frémit d’imaginer la forme première.

On constate avec joie que la fonction primordiale de toute musique a survécu au temps : nous faire nous sentir bien, nous faire accepter les contingences de l’instant et du lieu avec grâce. Nous ressentons un peu de ce que les premiers musiciens ont ressenti, tandis qu’ils attendaient qu’au dehors veuille bien cesser la débâcle. « Spiegel Jam », dans son élan qui émane d’on ne sait quelles profondeurs, est tout de remous, épaisseur et souplesse malgré tout.

On devine la topographie du Bayreuth des âges farouches. L’air épais et frais de la grotte, les parois suintantes et déchiquetées, les gouttes qui s’échappent imperturbablement de trous invisibles dans un plafond inatteignable...  La terre tassée et sombre du sol, là où il n’est pas décoré de sculptures calcaires, traces de l’infinie patience du monde minéral. Du haut de ces 10 millions d’années de goutte à goutte, cent chauves-souris vous contemplent...

Quand la vibration enfle trop fort et devient impétueuse, les volatiles se réveillent soudain, et s’engouffrent comme un seul organisme dans un grand trou sombre du plafond de la grotte, dans un bourdonnement aigu et presque surnaturel dans la réverbération de cette cavité.

Alors les souvenirs se réactivent dans la pénombre.

La cornemuse esquisse la brume alanguie d’un volcan  après l’éruption, et les étranges fréquences oniriques produites par l’interaction des instruments semblent évoquer les contours d’une flore étrangement alanguie, luxuriante et  étrangère à nous, nichée à l’ombre d’une caldera....

Tanz Mein Herz procure tout ceci avec l’attitude froide et de ceux qui exécutent un rite, leurs dos tournés vers l’intérieur comme les statues de l’île de Pâques. Ils nous rappellent cette leçon essentielle de la meilleure musique psychédélique et de ses mystères (il n’y a pas de psychédélisme sans mystère, même un tout petit peu) : ce n’est pas parce qu’on n’a pas connu un lieu où un temps qu’il ne faut pas s’en souvenir.



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Pour ceux qui n’étaient pas là ou que la contemplation du dos des musiciens intrigue, reste cette vidéo pour voir à quoi ils ressemblent

Il s’agit de Spiegel Jam, titre inédit sur support physique pour l’instant.


Line-up :
Jeremie Sauvage : basse
Mathieu Tilly : percussions, générateurs
Pierre Bujeau : basse, guitare double-manche
Guilhem Lacroux : guitare, lap steel
Alexis Degrenier : vielle à roue, percussions
Pierre Vincent Fortunier : cornemuse, violon



                                              (affiche d'un concert passé)

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